Le concept de conflit et ses limites d’usage, partie 2/7
Evolution et glissement de la notion de ville
L’éclatement des relations villes-campagnes est favorisé par l’évolution des conditions de l’économie rurale et de la société rurale. Le secteur moderne de production agricole, qu’il soit assuré par des exploitations capitalistes (de type industriel, intensif) ou des exploitations traditionnelles, se rattache à des circuits de commercialisation délocalisés (coopératives, chaînes de distribution, …) c’est-à-dire qu’ils n’empruntent plus les itinéraires locaux, tandis que le secteur traditionnel est marginalisé et ne détermine plus que des flux de faible intensité.
La diffusion des modèles culturels et idéologiques, restée longtemps un des instruments efficaces de la domination urbaine, a perdu son autonomie : la ville et le bourg ne jouent plus qu’un rôle de relais, subissant, comme la campagne, l’assaut des mass médias diffusés à partir de la capitale.
Dans ces conditions, la relation villes-campagne change de nature. Cette relation ne s’établit plus directement sur une base locale, mais associe un espace rural concret à un ou plusieurs centres de plus en plus abstraits. Le changement s’inscrit dans le paysage ; la ville s’étend, s’étale. La zone proprement urbanisée gagne sur la campagne et le « métamorphisme » périurbain transforme le paysage et la société. Ce phénomène a trois causes principales :
- l’absorption de l’agriculture dans le monde de production capitaliste
- la conquête de l’espace rural pour le service des citadins
- la manipulation du mythe rural dans les stratégies politiques.
Il y a donc cette zone « rurbanisée » : c'est une zone de ville en gestation et dans laquelle précisément, un des éléments qui fait son attrait, c'est la capacité de « penser la demeure ». Si on va là-bas, c'est souvent une question de logement. Une qualité de demeure qui a la capacité d'exprimer, ce que Henri Raymond disait, l'intime et les relations avec l'extérieur qui sont mieux contrôlées, mieux gérées. C'est un lieu où il y a une espèce de paix, de tranquillité, où l’on peut faire la différence entre le quartier et la ville. Même quand on habite en ville, on dit : je vais en ville, pour dire chez moi, c'est un lieu calme, j'aime bien aller en ville, mais c'est mieux de faire la différence. Donc, c'est une certaine évaluation du quartier et dans cet ensemble là, avec des formes actuelles d'intermodalités de transports, se développent des nouveaux lieux urbains, de nouvelles polarités urbaines, sous forme de réseaux, de réseaux de centres. Donc, il y a une réarticulation, de ce qu’on ne voudrais pas appeler la périphérie, mais ces nouveaux espaces urbains en gestation, sur à la fois la qualité de la demeure, le contact avec une certaine nature, le calme, la paix et de nouveaux lieux urbains, qui font qu'à certains égards, il n'est plus nécessaire d'aller fréquemment dans la ville consolidée.
L’homme et la ville
Au cœur du processus d’urbanisation que nos sociétés subissent plutôt qu’elles ne le contrôlent, il devient de plus en plus difficile de caractériser l’urbain par rapport à ce qui ne le serait pas. On conçoit alors qu’il soit malaisé d’isoler des variables spécifiquement urbaines qui rendent compte des conduites individuelles.
Le danger est alors de se référer implicitement à des modèles de la ville ou insuffisants, ou anachroniques, et de reprendre dans un langage et avec des techniques apparemment scientifiques, une pseudo-sociologie spontanée de la ville dont les origines semblent bien coïncider avec celle de notre civilisation.
Des termes d’usages quotidiens tels que politesse, urbanité ou civilité, traduisent comme nous l’avons vu à travers leur étude étymologique, un « idéal civilisé d’existence » et manifestent traditionnellement une relation positive à la ville, le développement de la civilisation et l’affinement de la personnalité individuelle.
On oppose à la politesse du citadin, la rusticité du rural et la sauvagerie du barbare. Un modèle négatif vient s’opposer à ce modèle positif des rapports de l’homme à la ville. Ainsi, la ville, nouveau modèle social, est facilement accusée de tous les maux dont souffre la civilisation contemporaine : on lui oppose l’image idyllique de la rusticité rurale alors réhabilitée.
C’est ce modèle que reprennent des auteurs comme G. SIMMEL ou O. SPENCER, quand ils considèrent que « la civilisation urbaine est caractérisée par une crise de la personnalité individuelle résultant d’un excès de stimulations auxquelles sont soumis les individus ». Ceux-ci se protègent en limitant leurs engagements dans leurs différents rôles sociaux, comme nous le verrons plus loin.
Nous avons vu précédemment que la ville était difficile à définir et que les conclusions des recherches qui portent sur les représentations de la ville mettaient en évidence un processus d’interaction entre un milieu, la ville, et des individus, les habitants. Ces recherches ont été orientées le plus souvent en mettant en relation l’image de la ville et un certain nombre de caractéristiques des sujets observés (C.S.P., lieu de résidence, ancienneté de la résidence, etc.). Le critère socioprofessionnel est déterminant à la fois au niveau des attitudes, des opinions et des images que les citadins peuvent se faire de leur ville. Ces images varient non seulement en fonction du critère socioprofessionnel d’origine global, mais encore en fonction de la situation spécifique du groupe dans la localité.
L’appréciation de la mixité ou de l’homogénéité résidentielle est le plus souvent une affaire de degrés. Il existe dans chaque ville des quartiers plus « typés » que d’autres du point de vue de leur composition sociale. Mais cela signifie seulement que les diverses catégories sociales y sont plus ou moins sur- ou sous représentées. On peut ainsi construire des typologies de quartiers urbains, chaque type combinant en proportions variables les statuts socioprofessionnels et, éventuellement les situations familiales (couples avec ou sans enfants, personnes seules, …).C’est aussi une affaire d’échelle, car le diagnostic peut varier, voire s’inverser complètement, selon qu’on considère l’immeuble, l’îlot, le quartier, ou un secteur urbain plus large.
C’est enfin, et surtout, une question de rapports entre milieux locaux. Si on peut encore parler de quartiers « ouvriers » ou « bourgeois », ce n’est pas seulement en raison de la prépondérance proprement numérique d’un groupe social particulier. C’est aussi en raison de la marque que ce groupe imprime à l’image du lieu, et du contrôle que ses membres exercent sur les sociabilités locales, sur les modes de vie et, parfois, sur les processus même de peuplement. A lui seul, le type de logement induit des effets tant sur l’organisation de l’espace domestique que sur les rapports de voisinage. C’est aussi vrai pour l’habitat collectif, qui impose des formes spécifiques de coexistence et d’usage des parties communes, que pour la maison individuelle, qui est en consonance avec tout un mode de structuration des espaces privés et des échanges avec l’extérieur.
L’habitat collectif, appelé dans les années 60, les « grands ensembles », les ZUP (Zones à Urbaniser en Priorité) et actuellement les banlieues sont de véritables observatoires sociaux. La référence française est constituée par le travail empirique de grande envergure mené par le sociologue Chombart de Lauwe sur les nouvelles formes d’habitat en hauteur qui se sont développées à partir des années 50 à la périphérie des villes. A cette époque là, ces cités avaient encore un caractère expérimental. Elles étaient nées des besoins en logements de l’après-guerre et avaient l’avantage pour le sociologue de constituer des situations d’habitat non encore étudiées, car nouvelles, et qui faisaient coexister au sein de cadres architecturaux uniformes des catégories sociales différentes. En outre, les habitants s’y distinguaient aussi par leur position dans le cycle de vie, leurs trajets antérieurs et leurs projets d’avenir, si bien que la présence dans la cité ne revêtait pas pour tous le même sens, ni la même valeur.
D’autres études, faites quelques années plus tard sur la base d’études de terrain, identifient les traits idéal-typiques du grand ensemble des années 60, en tant que situation concrète de l’habitat caractérisé par des logiques de peuplement, des perceptions, des modes de sociabilité et des formes particulières de rapports sociaux.
Les mécanismes de sélection y sont multiples et n’opèrent pas selon les lois du marché, qui tendent plutôt à homogénéiser les habitants, tant du point de vue de leurs niveaux de ressources que de leurs origines sociales et géographiques. Ici, au contraire, les règles d’attribution des logements produisent une hétérogénéité extrême du peuplement. Les organismes d’allocations familiales accordant la priorité aux mal-logés et aux familles nombreuses ; les logements relevant du 1 % patronal sont plutôt occupés par des cadres, des employés et des ouvriers ayant une position solide dans leur entreprise ; enfin, les municipalités affectent leurs parts de logements qui leur sont réservés selon des critères qui leurs sont propres.
Au total, cette population est partagée par des lignes de partage qui se dessinent non seulement entre les groupes socioprofessionnels, mais aussi à l’intérieur de chaque groupe. C’est ainsi que, selon la filière d’accès au logement, les ouvriers seront tantôt jeunes et qualifiés, tantôt au contraire nettement plus démunis de compétences professionnelles, de ressources financières et de possibilités de poursuivre ailleurs leur carrière professionnelle.
La juxtaposition spatiale de ces populations hétérogènes ne produit nullement les effets attendus, effets de moyennes, de juste milieu. Les différences initiales tendent au contraire à se renforcer, et aussi à se réfracter dans le prisme des configurations socio-démographiques locales. Les problèmes de voisinage, en particulier ceux liés au bruit, cristallisent les tensions entre habitants imprégnés de modèles socioculturels divergents. La morale petite bourgeoise et la morale populaire s’opposent, sans qu’aucune des deux ne soit localement prépondérante, ni ne permette de bénéficier de l’assurance que procure un voisinage homogène. Les tensions se manifestent en particulier à propos des adolescents. Ils appartiennent en majorité aux familles les plus défavorisées. En effet, ces dernières n’ont pu accéder au grand ensemble que s’il s’agissait de familles nombreuses, bénéficiant d’allocations familiales suffisantes ; de plus elles ont généralement obtenu cette accession à un moment tardif de leur cycle de vie, et sont donc plus souvent en âge d’avoir de grands enfants. Cette sur-représentation statistique des jeunes d’origine populaire est rendue encore plus visible et plus sensible en raison de leur forte présence physique dans le quartier. Les différences sociales se trouvent ainsi associées à des différences d'âges, si bien que les conflits entre générations sont souvent des conflits entre des adultes des classes moyennes et des jeunes des classes populaires.
D’une façon générale, on ne peut comprendre les relations qui s’établissent entre les habitants (sociabilités, évitements, aversions, conflits, …), ni les jugements qu’ils portent sur ces relations, sans tenir compte de cette hétérogénéité du peuplement. La confrontation locale de trajets et de projets divergents, produit au total des clivages et des tensions qui ne se superposent pas à ceux que l’on pourrait imputer aux seules appartenances socioprofessionnelles. Parce qu’il agence dans un certain ordre un large éventail de positions, d’âges et de trajectoires, le grand ensemble instaure un jeu spécifique de proximités et de distances. Cette diversification en sous catégories particulières a notamment pour effet de dissocier les formes de solidarité et de perception mutuelle fondées sur l’appartenance à une même classe sociale.
Vingt ou trente ans après leur construction, beaucoup de grands ensembles présentent aujourd’hui une physionomie différente. Les rythmes de rotation y ont été très variables selon les types de ménage, si bien que leur structure sociodémographique s’est parfois fortement modifiée. Les logiques de peuplement et les règles de gestion ont elles-mêmes évoluées, entraînant des effets ambivalents sur les relations locales et les jugements qui leur sont associés. Souvent des ménages, appartenant aux couches les plus aisées ont délaissé ce type d’habitat qui ne représentait pour eux qu’une étape transitoire de leur carrière résidentielle. Cela ne signifie pas pour autant que les populations locales se soient recomposées dans le sens d’une plus grande homogénéité. Les critères socioprofessionnels sont d’ailleurs de moins en moins opérants pour qualifier des habitants que séparent plus encore leurs origines géographiques et ethniques, leur situation de famille, leurs trajectoires de vie, et leurs possibilités mêmes d’insertion économique. Plus que jamais, les grands ensembles juxtaposent des populations hétérogènes en des territoires urbains que l’on a pu naguère considérer comme des lieux « où s’élabore la civilisation de demain » (Chombart de Lauwe), mais qui sont beaucoup plus souvent marqués aujourd’hui, par les figures multiformes du handicap, de la distance, voire de l’exclusion.
Le rôle des gestionnaires de l’habitat social.
Ces professionnels ont eu, du moins pendant les débuts de l’habitat social, une marge de liberté très minime dans l’attribution des logements, en appliquant un jeu de critères préconstitués et standardisés. Mais cela a évolué après les années 60 : la baisse du rythme de construction, l’immobilisation des fractions les plus défavorisées, la montée de tensions interethniques et la progression des impayés, sont les traits les plus marquants d’une évolution assez générale qui a conduit les organismes propriétaires de logements sociaux à redéfinir aussi bien leurs missions que leurs moyens d’action. Soumis à des contraintes administratives et politiques, les offices HLM ne peuvent pas pour autant faire complètement abstraction des contraintes du marché : il leur faut se soucier de la valeur de leur patrimoine et en assurer une rentabilité minimale. Du coup, ils ont vu leurs problèmes se déplacer de la gestion des flux à celle des stocks. Désormais, il s’agit moins pour eux de trier les demandes en fonction de critères définissant de façon abstraite les priorités, que de maîtriser l’évolution des grands ensembles du double point de vue de la composition sociale et des relations locales. De plus en plus, c’est le souci de l’équilibrage social et de la bonne cohabitation qui passe au premier plan.
Ce déplacement des priorités a plusieurs implications : tout d’abord, la composition sociale et les rapports de voisinage ne sont plus le simple effet agrégé (et non voulu) de décision d’attribution prises en fonction de règles impersonnelles. C’est au contraire la volonté d’agir sur l’existant (soit pour préserver les équilibres, soit pour les rétablir) qui commande désormais les politiques d’attribution.
Le traitement des candidatures impose donc un double diagnostic : l’un sur le quartier, l’autre sur le candidat. Il s’agit d’apprécier dans quelle mesure chacun des deux convient à l’autre, si bien que les critères de filtrage ne peuvent plus prendre appui sur un système de règles ayant une portée universelle. Les priorités se sont ainsi déplacées : le critère essentiel n’est plus le degré d’urgence de la demande, mais les capacités d’accueil respectives des différents quartiers concernés. Outre le risque financier de l’insolvabilité, apparaît donc un autre risque, celui d’une mauvaise intégration locale, dont les conséquences (y compris économiques) pour l’organisme bailleur sont certes plus diffuses, mais bien réelles. Du coup, les procédures d’attribution tendent à devenir plus décentralisées parce que plus diversifiées selon les contextes.
Le regroupement territorial de certaines fractions des couches sociales dominantes apparaît cependant avec plus de netteté quand on substitue aux nomenclatures socioprofessionnelles des critères de repérages plus fins des élites urbaines et des bourgeoisies locales.
La localisation des « beaux quartiers » est due à de multiples déterminants : compétition pour les emplacements prestigieux qui consacrent la réussite sociale du ménage ; réseau de cooptation ; enjeux scolaires et éducatifs ; contrôle des espaces publics du quartier et appropriation quasi privative des équipements ; transmission patrimoniale et dispositions héritées qui font du lieu habité la marque quasi naturalisée du statut de la famille et de sa place, parfois ancienne, dans tout un univers de relations et d’affinités. Des milieux qui comptent parmi les mieux intégrés au monde urbain peuvent ainsi fort bien jouer de leurs nombreux atouts pour se retrouver entre soi, tout en vivant loin de leur domicile une bonne partie de leur vie sociale, et tout en maîtrisant avec aisance les ressources et les compétences qui leur permettent par ailleurs un usage diversifié de la ville.
Enfin, on trouve quelques fois l’usage de la métaphore du « village dans la ville » comme si on trouvait dans un lieu à la fois les aspects de la ruralité et ceux de l’urbanité. Ce terme peut recouvrir en fait plusieurs situations différentes : cela va du vieux quartier populaire où se sont sédimentés de longue date des familles d’ouvriers, d’artisans et de petits commerçants, à la communauté d’immigrants fixée dans un secteur de l’agglomération où elle accumule les signes de son identité ethnique ou religieuse, les instruments de sa cohésion et parfois même les moyens d’une quasi-autarcie économique.
Le terme de village dans la ville vise d’ordinaire à qualifier une manière d’être qui se caractérise par quelques traits associés : homogénéité du peuplement et des modes de vie ; forte identification à un petit territoire regroupant l’essentiel des sociabilités ; existence centrée sur l’environnement humain du quartier plus que sur les maisons ; densité des interconnaissances dans un espace local où se déploient d’efficaces réseaux d’entraide qui sont aussi des instruments de contrôle social du voisinage.
Le thème du quartier-village est cher au cœur de beaucoup de citadins. Pour peu que la physionomie du bâti et « l’esprit des lieux » s’y prêtent, les habitants appartenant aux couches moyennes ou supérieures peuvent s’en saisir pour faire l’éloge d’une intense vie locale dont ils créditent les autres, mais à laquelle ils ne prennent très souvent part. Cette évocation d’une convivialité plus ou moins imaginaire est souvent une façon de proclamer les vertus de la diversité sans conflits, de l’harmonie sociale dont on pare un quartier familial qui, pour autant, n’impose à celui qui l’habite aucun excès de familiarité avec ses voisins. C’est aussi quelques fois un enjeu qu’il convient de défendre collectivement et qui conforte par là même la cohésion militante, l’identité sociale et la position locale de ses défenseurs (associations de quartiers).
La ville est donc un espace de socialisation.
Ce concept peut être envisagé selon deux perspectives :
1. Il désigne tout d’abord l’ensemble des mécanismes d’apprentissage qui font que les individus intériorisent les valeurs et les normes d’une société ou d’un groupe social particulier. En adoptant les manières de penser et d’agir qui leur ont été inculquées dès la petite enfance, les nouvelles générations assurent la pérennité de cultures nationales, mais aussi de sous cultures spécifiques. Elles s’approprient ainsi des compétences langagières et cognitives, des dispositions éthiques et des règles de conduite qui leur assignent des appartenances et favorisent par là même leur intégration aux ensembles sociaux dont elles contribuent à perpétuer la cohésion. Beaucoup d’études consacrées à ces mécanismes présupposent de façon plus ou moins explicite l’extériorité et la primauté de la société par rapport aux individus. Le processus de production des êtres sociaux est alors conçu avant tout en terme de transmission, de continuité et de reproduction.
2. Mais le concept de socialisation peut aussi se référer aux diverses interactions qui établissent entre les individus des formes déterminées de relations. Des plus éphémères aux plus instituées, des plus fugitives aux plus durables, ces actions sont porteuses d’influences mutuelles entre les êtres sociaux. A la faveur de ces interactions se construisent, se confortent, se défont et se reconfigurent des manières d'être ensemble, des modes de coexistence, mais aussi des systèmes d’attitudes qui peuvent évoluer au fil des expériences individuelles. Ici le terme de socialisation s’apparente au terme allemand de « Vergesellschaftung » tel que l’ont utilisé M. WEBER et surtout G. SIMMEL.
Ces deux lignes d’analyse doivent être clairement distinguées. Elles ne sont pas cependant incompatibles si l’on veut bien admettre que tout processus d’apprentissage est lui-même interactif, et que les êtres « socialisés » adaptent en permanence les dispositions qu’ils ont héritées aux situations qu’ils vivent. La sociologie urbaine est particulièrement propice à l’examen des interférences et aussi des tensions qui s’instaurent entre ces deux faces de la socialisation.
D’un côté donc, les dispositifs régulateurs articulés à des territoires peuvent contribuer à entretenir et à transmettre aux jeunes générations des modèles culturels, des formes de solidarité, des manières d’être en ville, voire d’éventuelles « appartenances locales ».
D’un autre côté, la vie urbaine est tout entière, placée sous le signe de la mobilité : migrations, mobilités résidentielles, déplacements journaliers imposés par la spécialisation des espaces… Ces faits de mobilité sont porteurs de déstabilisation des appartenances et des certitudes. Mais ils sont en même temps les moyens et les signes d’adaptations plus ou moins réussies aux exigences de la vie citadine. Ils traduisent ainsi, à l’échelle des destins individuels, l’ambivalence des processus de désorganisation / réorganisation qui sont sans doute constitutifs de toute vie sociale, mais qui sont beaucoup plus sensibles dans la ville moderne. SIMMEL et l’Ecole de Chicago ont développé ce thème de la nécessaire imbrication, au sein des processus sociaux, de l’ordre et du désordre, de l’intégration et de la rupture.
La mobilité des citadins n’est pas uniquement une affaire de déplacement physique. Elle est à la fois « condition » et « caractère » de l’habitant des villes. La mobilité réactive en permanence l’hétérogénéité sociale et culturelle des mondes urbains. A différentes échelles d’espace et de temps, elle met en présence, en contact ou en conflit, des individus et des groupes qui se distinguent par leurs origines, leurs pratiques et leurs attentes. En agissant avec, pour ou contre les autres, chaque individu est amené à opérer des ajustements plus ou moins conflictuels entre ce qui lui est proposé ou imposé par les diverses situations d’interaction sociale dans lesquelles il se trouve pris.
Le processus de « fabrication des gens de villes » (Henri RAYMOND, « Urbain, convivialité, culture » in Annales de la Recherche Urbaine, n° 37, 1988) est fait de ces compromis qui sont générateurs de liens interpersonnels, ou du moins d’accords minimaux sur des formes d’échanges ou des règles de coexistence. Il se déploie dans un contexte de tensions entre les identités et les mobilités, entre la continuité et la rupture, entre la recherche du semblable et la rencontre de l’autre.
Publicité