Le concept de conflit et ses limites d’usage, partie 6/7

Publié le par Maître Delordre

La perception de la violence.
 
Elle peut considérablement varier selon les représentations que les différents acteurs en auront. Ainsi elle sera différente entre les acteurs extérieurs au quartier, mais concernés par ses difficultés et les acteurs intérieurs, entre ses jeunes (filles et garçons), ses habitants d'âge intermédiaire, ses militants associatifs et ses animateurs.
 
Les acteurs institutionnels :
 
- Les travailleurs sociaux : Les travailleurs sociaux en contact permanent et direct avec le quartier, le personnel administratif chargé des questions urbaines et sociales, les observateurs du Fonds d'Action Sociale (FAS) ou de l'Observatoire Régional de l'Insertion (ORI) sans contact quotidien avec le terrain, tous ont en commun leur regard social sur le quartier et ses problèmes, tous sont appelés, selon des logiques certes différentes, à apporter des réponses sociales concrètes à la violence et au sentiment d'insécurité. Leurs propos révèlent trois explications principales. La première perçoit la violence à travers les difficultés économiques et sociales du quartier et sa disqualification. Pour la directrice de l'ORI, les actes violents du Neuhof relèvent de sa stigmatisation : les voitures brûlées et la casse exprimeraient la tentative des jeunes habitants de valoriser leur quartier : d'après elle, ils veulent repousser les labels DSQ, ZEP, Zone Franche, ou autres. L'ancien chef de projet du Neuhof renverse, par contre, la logique de cet argument : selon lui, ce n'est pas la stigmatisation d'un quartier en difficulté et son histoire de mauvaise réputation qui entraîneraient la violence, mais sa banalisation : «La situation se banalise, donc les problèmes s'aggravent». Puisqu'il y aurait réussite sociale, l'échec serait d'autant plus mal vécu. En ce sens, l'écart favorise la violence et même un certain nombre de personnes vers la délinquance.
 
Selon un deuxième type d'explication, les «jeunes», réduits souvent à leur origine maghrébine, à leur extrême difficulté pour s'intégrer économiquement, ainsi qu'au racisme qu'ils subissent, sont centraux dans sa perception de la violence. «Il y a beaucoup de violence accumulée, je veux dire par rapport aux parents immigrés. Les parents immigrés, eux, ils étaient vraiment méprisés, ils étaient tutoyés, ils étaient exploités. Quand on voit son père ou sa mère se faire traiter de cette manière, on est jeune, tout ça, c'est de la violence qu'on refoule, parce qu'on ne peut pas réagir. C'est toujours à vous de faire un effort, c'est à vous de vous intégrer, c'est à vous de faire ceci, cela. Mais de l'autre côté, il n'y a rien : on ne vous promet rien, on ne vous promet pas, c'est à vous de faire cela. En fait le problème est là, c'est un problème d'acceptation et non pas d'intégration» dira un responsable de centre socioculturel. Les jeunes ne sont pas appréhendés en termes de tradition culturelle : «Ils ne sont ni choucroute, ni couscous ... ils ne se reconnaissent pas plus dans le Mc Donalds que dans le stand de thé à la menthe».
 
Les déficits d'inclusion économique et de sens citoyen entraîneraient les actes violents. Dans cette perspective, la situation économique et sociale désastreuse (chômage, absence de projet d'avenir, démission des parents, etc.) rend impossible la construction d'un sens ; elle entraîne l'incapacité à prendre la parole et, surtout à revendiquer des droits. La carence de citoyenneté, comprise entre autres comme une conséquence de la marginalisation économique et sociale, s'exprime dans une variant de cette interprétation, par une «logique de territoires» : incapables de développer leur individualité hors de la consommation, ces jeunes appartiennent, aux yeux d'une éducatrice de rue, à un «Etat Neuhof, à une masse Neuhof» ; faute de repères sociaux autres, ils s'approprieraient le quartier comme une catégorie d'identité sociale, d'où le phénomène de la compétition inter-quartiers qu'exprime le nombre de voitures incendiées et qu'amplifie la médiatisation des actes de violence.
 
La perception de la violence permet aux acteurs institutionnels d'envisager des réponses politiques à la violence. Ainsi, un responsable du centre socioculturel, puis médiateur auprès de la mairie, souhaite favoriser une élite des jeunes issus des quartiers populaires et capables d'en véhiculer une image positive dans l'ensemble de la ville - il s'inscrit en ce sens dans la politique de la municipalité. Lorsque l'acteur institutionnel social perçoit la violence moins en terme de rapport de domination quartier-ville que de difficultés d'une personne discriminée, il y répond par un travail sur la personne et essaie de transmettre une capacité de parole au jeune démuni.
 
Enfin, une troisième explication de la violence fait état des dysfonctionnements de l'institution à laquelle appartient l'interlocuteur, de ses limites et de ses défauts. Dans certains cas, l'incapacité de changer la situation (arrêter les actes de violence, assurer l'intégration économique et sociale des jeunes), induit chez l'acteur institutionnel un sentiment d'impuissance ou d'embarras sur son propre rôle : en ce sens, il se voit proche «du jeune», il éprouve les mêmes sentiments, et seul l'acte violent marque la frontière entre lui et son protégé. Dans d'autres cas, l'acteur institutionnel formule des critiques précises sur son institution. Ainsi le chargé de prévention et de vie des quartiers de la CTS - également responsable de l'entreprise d'insertion de cette compagnie (PULSAR) - s'appuyant sur une enquête qui démontre que la majorité des incidents dans les transports en public de la ville est provoquée en partie par les conducteurs, estime que le sentiment d'insécurité est moins un problème de la clientèle que du personnel. Selon lui, la CTS a connu un développement considérable au niveau technique, mais «les hommes qui y travaillent n'ont pas fait le même développement, on les a oubliés». Le dépassement des conducteurs de bus par la technique et par leur tâche entraînerait chez eux un besoin énorme de sécurité se traduisant par une forte pression syndicale ; un éventuel comportement raciste serait un autre résultat de ce dépassement technique et de ce besoin sécuritaire. Ainsi, la violence dans les transports publics strasbourgeois (agressions du personnel, incendies volontaires et vandalisme) relèverait d'un dysfonctionnement institutionnel. (même cas pour l'attaque du centre socioculturel de Cronenbourg par son inadéquation face aux attentes des jeunes).
Dans une telle perception de la violence contre les institutions, les actes renvoient les «institutionnels» - les victimes - à un travail sur eux-mêmes. L'explication de cette violence est ici appliquée à certains actes dans des circonstances précises. Cependant, pour couvrir tout le phénomène - par exemple l'incendie des voitures ou des poubelles d'immeubles - elle doit être inscrite dans le cadre plus large d'une crise générale des institutions républicaines.
 
- La police : Les policiers appartiennent à différentes unités et leurs tâches spécifiques influencent leur perception de la violence. Un îlotier au Neuhof, chargé de la détection, de l'information et de l'identification des auteurs d'infractions, souligne la nécessité de la sécurité dans le quartier et décrit le sentiment d'insécurité de la population. A Strasbourg, 48 îlotiers et 30 policiers auxiliaires travaillent sur 12 îlots. 5 îlotiers sont affectés au Neuhof. La Brigade Anti-Criminalité (BAC) est chargée de la répression - «elle doit déranger». Elle est à part dans la structuration du travail policier strasbourgeois. Elle n'intervient pas lors des discussions menées par les îlotiers lors d'une émeute à Schiltigheim (quartier des écrivains), pendant 3 nuits de suite, pour tenter de calmer les jeunes.
La perception de la violence par les policiers s'organise en termes de jeunes et de délinquance. L'existence du centre de loisirs des jeunes créé et géré par des policiers en témoigne : par les loisirs (stages de moto, chantiers, proposition d'un lieu pour jouer au ping-pong) et par un travail de prévention, on pense limiter la violence et la délinquance. Les policiers se perçoivent plus comme un acteur de la vie sociale que comme outil de répression. Tout en soulignant à plusieurs reprises la baisse des infractions au Neuhof, les policiers ont remarqué une augmentation des délits entre les jeunes (rackets) et du nombre des mineurs mêlés à des infractions. A travers le récit de leurs expériences, les agents de police dessinent un tableau nuancé de la violence et du quartier, mettant ainsi en question les descriptions des autres acteurs institutionnels sociaux, pompiers ou autres. D'après l’îlotier et le fonctionnaire du centre de loisir des jeunes, la violence est amplifiée dans la perception publique. «Je ne pense pas que l'augmentation de la violence est réelle» dira l'îlotier. ils mettent en garde contre une lecture simpliste des statistiques : bien que les conflits «judiciés» augmentent, les faits réels ne se multiplieraient pas forcément. D'après eux, la sensibilité face aux phénomènes violents s'est accrue. L'Education Nationale par exemple, appellerait actuellement systématiquement la police, ce qui n'était pas le cas avant. Une seule exception, le vol des voitures par les jeunes : «il n'y a pas plus de faits dans le quartier [au Neuhof]. Mais il y a plus de jeunes qui volent des voitures ici qu'ailleurs ou qu'il y a 20 ans» (îlotier).
Dans la perception policière de la violence, le sentiment d'insécurité occupe une place importante ; il viendrait essentiellement de ce que les habitants trouvent des seringues par terre ou observent des rassemblements de jeunes. Les agents constatent un effet amplificateur des incidents à travers la communication entre habitants : par une sorte de «colportage», l'incendie d'une voiture autour de la rue Brantôme, qui serait le lieu le plus exposé à l'insécurité au Neuhof, est répercuté et amplifié par la parole dans tout le quartier. Le commissaire central souligne également l'importance du sentiment d'insécurité dans la perception de la violence au niveau de la ville, voire du pays : nourris par le travail des médias, surtout télévisés, ce sentiment, d'après lui, ne correspond pas à l'ampleur réelle du phénomène. Les divers interlocuteurs sont unanimes à constater le décalage entre les faits rapportés par les médias et les infractions mineures commises pendant la nuit. Cette «diarrhée» médiatique (selon un commissaire) aurait, par contre, produit des incendies de voitures (environ dix par week-end, deux week-end de suite après le Nouvel An 1997). Les policiers demandent aussi qu'on considère le caractère spécifique des incendies dans la région strasbourgeoise : suivant la tradition germanique, on lance des pétards et on sort dans la rue à l'occasion du Nouvel An. En Allemagne, cette fête produit chaque année des dégâts considérables que personne ne songe à intégrer dans un contexte de violence urbaine ; leur médiatisation en France en termes de problématique urbaine et de jeunes en difficulté d'intégration revient donc à se méprendre en partie sur les dimensions symboliques de cette fête populaire, et une comparaison avec la violence qui accompagnait les bals populaires de jadis correspondrait mieux à l'appréhension de ce phénomène. Ainsi, dans la police strasbourgeoise, on saisit la violence en termes d'interactions sociales et pas uniquement à travers la répression d'un coupable, tâche réservée à la BAC. Les jeunes délinquants sont, pour les policiers, d'origine maghrébine : c'est «la génération perdue», celle dont les parents sont absents et qui est touchée par le chômage ; mais, à les suivre, il s'agit essentiellement aussi de jeunes Alsaciens : des récidivistes notoires, issus de familles bien précises, toutes avec des noms à consonance germanique, reviennent maintes fois dans leurs propos sur les auteurs de vols de voitures et d'incendies. Enfin, à les suivre, la violence extrême semble être l'affaire de quelques familles de «vanniers», gitans déracinés et sédentarisés depuis longtemps dans la ville. Selon eux, les «Beurs» n'agissent pas de manière aussi violente que les jeunes «vanniers» perçus comme primitifs, impulsifs, voire quelquefois sauvages et asociaux, et les Turcs, qui ne se mélangent ni avec les Maghrébins, ni avec les «vanniers», se caractériseraient plutôt par des délits de travail clandestin, de trafics de stupéfiants ou par des actes de violence intercommunautaires. Cependant, dès que le propos s'éloigne des expériences concrètes du travail policier, le jeune qui pose problème est souvent celui de la 2e génération de l'immigration maghrébine - pour l'îlotier. Le racisme, aux yeux des policiers, ne permet pas d'expliquer la violence des jeunes : si on ne veut pas avoir de problèmes, il faut être «comme les Français».
Enfin les policiers dissocient en partie le phénomène de la violence des jeunes de la problématique du territoire. Les jeunes, en effet, n'agissent pas forcément dans leur quartier. Une haute mobilité caractériserait les jeunes auteurs de délits, d'où une répartition des incidents sur toute la commune, notamment en centre ville. Les policiers observent, par ailleurs, la formation de bandes informelles à partir des foyers d'accueil. Cette perception, elle aussi, va à l'encontre de la logique du territoire et contredit l'interprétation des incendies de voitures en termes de compétition entre les quartiers.
 
- les pompiers : les sapeurs-pompiers de Strasbourg sont confrontés à la violence à travers leur travail d'extinction des incendies, mais aussi en tant que victimes d'agressions (jets de projectiles). Ils ne comprennent pas pourquoi ils sont devenus les cibles de la violence juvénile. Leur rôle de sauveteur, ainsi qu'eux-mêmes se perçoivent, et leur éthique professionnelle rendent incompréhensible cet accueil agressif sur les lieux de l'incendie. Le feu, aussi mineur et anodin soit-il, on l'éteint ; or, lors de ces agressions, on laisse brûler. Une telle situation est vécue comme un échec professionnel.
Les pompiers sont unanimes : les incendies de voitures ou de poubelles ne représentent pas de danger important. Accomplir leur tâche dans ce cas, n'est pas à la hauteur de leur profession. C'est pourquoi, ces incendies sont ressentis comme une provocation. Dans de telles situations, surtout après 4 à 5 réveils en pleine nuit, le pompier peut regarder le jeune en face avec agressivité. L'écart entre la perception qu'il a de son propre rôle et la réalité des tâches à accomplir engendre une frustration ; humilié, le pompier a le sentiment d'une violence faite à son métier. La régularité des feux, toujours au même endroit, la répétition des sorties au cours d'une même nuit rendent le phénomène banal et habituel et peuvent provoquer des comportements interprétés par les jeunes en termes d'agressivité ou de racisme.
cependant, les pompiers eux-mêmes perçoivent la violence dont ils sont victime en relation avec les problèmes du quartier. Le Neuhof accumule aux yeux des pompiers, tous les problèmes sociaux. «Vous avez vu ce qui habite là-bas ?». Le «là-bas» représente l'«autre» dont on n'approuve pas l'éducation des enfants, qu'on ne comprend pas (comme on ne comprend pas davantage les incendies et les agressions). Le quartier est alors appréhendé comme un monde à part, déterminé par un intérieur et un extérieur. Le pompier fait partie du dehors.
Le «jeune», par contre, est l'incarnation du dedans et des difficultés du quartier. Il rend visible les problèmes d'éducation et la concentration des populations immigrées. C'est pourquoi la violence est vécue par les pompiers en terme de territorialité, c'est-à-dire comme une confrontation entre l'intérieur et l'extérieur.
Néanmoins, les pompiers expriment également leur proximité avec la population du Neuhof à travers des relativisations qu'ils apportent à leur propre description du quartier : «Des feux de poubelles, de caves ou de voitures, il y en aura toujours. Ca va mal partout, c'est général». A travers ces propos surgit une certaine identification avec le malaise de la population du Neuhof. Et même s'il y a un problème d'éducation parentale et une sur-concentration des étrangers sur le quartier, les pompiers connaissent eux-mêmes les difficultés économiques et les envies de consommation des habitants : «La vie est dure, même pour nous». Les pompiers éprouvent de la sympathie pour la majorité des habitants du quartier à problèmes. Cette ambiguïté entre le sentiment d'une certaine proximité et une distinction catégorique d'un «là-bas», d'un «autre» est caractéristique de leur perception de la violence ; elle explique en partie leur stupéfaction face à l'accusation de racisme et surtout face aux agressions dont ils sont victime. Ils croient bénéficier d'une image positive de la part des 90 % de la population, les 10 % restants étant les jeunes qui posent problème et ne savent pas évaluer la véritable tâche honorable des sapeurs-pompiers dans la société. Ces enfants de «toutes les races» qu'on a concentré «là-bas», on ne les connaît pas. C'est pourquoi toute la problématique est structurée par le conflit entre deux mondes différents, entre un intérieur et un extérieur.
 
La violence vue de l'intérieur.
 
A l'intérieur même du quartier, les représentations de la violence sont diversifiées. Les «jeunes» sont loin d'être aussi homogènes que le pense l'opinion publique et, parmi eux, la violence n'est pas perçue de la même manière par les hommes et les femmes. Ensuite, la perception change selon la situation du jeune et selon le travail de subjectivation de chaque individu : un échec personnel (par exemple, l'expérience de la prison) ou une réussite quelconque (par exemple, scolaire, artistique) ont pour conséquence une perception différente de soi, de l'autre, de la violence. Néanmoins, force est de constater la place prédominante qu'occupe la perception d'une violence subie dans la vie quotidienne chez une grande majorité des jeunes, en particulier les garçons : tout acte violent est alors saisi comme une réponse à cette expérience intolérable.
 
- Les jeunes gens : Chez les garçons, le sentiment est vif que la société leur en veut, les déteste, les stigmatise, et ce, de multiples façons : pour leur origine non européenne, maghrébine (quelquefois turque) ; parce qu'il vivent dans un quartier mal famé (le Neuhof) qui les rend suspects ; en raison d'une supposée incapacité au travail, d'une prétendue nature «incasable» qui en fait des surnuméraires passant d'un projet à un autre, non pas pour trouver par la suite du travail, mais pour tuer le temps. Les garçons ripostent alors à cette «violence» par une agressivité à fleur de peau et par le rejet de ceux qui les rejettent. Leur agressivité est une contre-agressivité, une riposte à cette agressivité globale de la société à leur égard, qui peut donner lieu à une vision monolithique, voire paranoïaque, de l'ordre social, perçu comme un ensemble totalement homogène où aucune chance n'est laissée aux jeunes.
La drogue occupe une place centrale dans l'intelligence de la violence chez les jeunes garçons. Elle impliquerait des actes violents parce que les dealers défendent leur clientèle ou que les toxicomanes deviennent nécessairement délinquants ; en ce sens, la violence est «normale», c'est-à-dire qu'elle ne pose pas de question aux jeunes. «Oui, c'est normal, les jeunes, ils veulent vendre la drogue, ils veulent garder leur clientèle, c'est comme ça partout».
La drogue introduit également le problème de l'autoviolence et de la mort. Dans cette perspective, elle est cruciale pour la perception de la violence chez les jeunes gens : «il y a trop de morts...» Le mal, c'est la violence de la drogue et des dealers qui «vendent de la mort».
Le chômage, le racisme et la discrimination des habitants du Neuhof sont, aux yeux des jeunes gens, la violence. La toxicomanie, le principal fléau du quartier, est imposé et voulue par un «ailleurs», en l'occurrence l'Etat ; celui-ci devient complice de la violence dans une vision paranoïaque qui fait des jeunes d'éternelles victimes que l'on refoule au bas de l'échelle et que l'on maintient dans cet état d'infériorité par tous les moyens, y compris la drogue. Dans cette vision des choses, exprimée essentiellement par les hommes, la police, d'accusatrice, devient accusée : elle ne fait pas son métier et, par sa passivité, contribue au refoulement des jeunes dans l'indignité, nourrissant de la sorte les idées reçues sur la délinquance des jeunes à cause de leur origine «bougnoule».
Mais tout le monde ne partage pas cette vision des choses et certains ont une vision plus réaliste. Pour eux, les jeunes gens sont avant tout au chômage ou n'ont qu'un travail précaire ; ensuite ils vivent dans les «quartiers» et ont des difficultés ; enfin, il y a le problème de la drogue et ses conséquences au quotidien.
Le chômage signifie l'impossibilité de construire une situation autonome avec une famille à soi. Il empêche les jeunes de réaliser leur vision d'avenir, il les prive de dignité. Le chômage interdit la réalisation de la dignité humaine, c'est une violence qu'on subit chaque jour. Quelquefois, on y riposte par la violence physique, par la haine. Mais on ne cherche pas à changer le monde par cette violence, on veut simplement pouvoir exister comme ceux qui ont du travail, comme des gens normaux, «intégrés» à la société. Dans ce sens, les jeunes ont une vision conformiste, voire même «petite bourgeoise». Mais le chômage a d'autres conséquences : le fait de ne pas avoir d'emploi rend impossible de trouver et d'avoir un logement. Plusieurs jeunes vivent ainsi dans des caves d'immeubles. C'est un cercle vicieux qui s'amplifie à chaque fois ; ils sont incapables de tenir, sur une longue période, un travail, faute de domicile. Le jeune homme s'appréhende comme un être dépendant des services publics : «Ils» sont incapables. Le «Moi» attend et exprime son désir de s'intégrer, mais avant tout, il se perçoit comme victime de la violence dans une situation désespérée, mais aussi de la délinquance qu'il exerce lui-même et dont il a du mal à s'en défaire, au même titre qu'il n'arrive pas à se concevoir autonome par rapport aux services publics. La différence entre passivité, suite à la victimisation de soi-même et activité, suite à la prise de conscience de la marginalisation s'exprime également dans la perception du quartier. Pour certains, les banlieues sont voulues, créées consciemment par le pouvoir, et l'Etat y amène la drogue pour qu'il y ait la misère. Il y a un «ils» indéfini à l'origine des banlieue qui servent à parquer les gens que l'on refuse d'intégrer. Pour une bonne partie des exclus, la manière dont ils sont entassés et traités en banlieue engendre à son tour une marginalisation, un sentiment d'indignité, un renvoi à l'impossibilité de devenir un individu positif et un refoulement dans l'individualité négative.
A la différence de la conception d'une banlieue imposée par le haut (le point de vue des jeunes exclus désespérés), on trouve chez les jeunes qui ont eu quelque réussite, l'idée que la difficulté de vivre dans le quartier permet le développement de stratégies d'action originales. En vivant dans le même quartier, l'un se sent prisonnier et l'autre peut avoir un projet artistique et social. Le premier est incapable de quitter les lieux, le second se sent responsable grâce à sa mobilité nouvellement acquise sur l'ensemble de l'espace de la ville, voire au niveau national (concerts, spectacles, enregistrements,...).
Alors que pour les pompiers, les jeunes font corps, les descriptions qu'ils donnent d'eux-mêmes, dès qu'ils sortent du modèle de la réussite, renvoient à une collaboration occasionnelle dans des buts utilitaires ou pour s'opposer à la police, tout cela dans une solitude émotionnelle et un repli individuel. Il n'y a pas de communauté, mais des regroupements occasionnels pour «s'éclater» ensemble ou partager le mal être. Il n'y a pas de sens dans le rassemblement des jeunes, sauf à tuer le temps. C'est pourquoi, il peut servir à tout et à rien : on peut brûler des voitures ou se violenter soi-même en buvant de l'alcool. L'ennui est l'élément central de la différence entre ces jeunes. Le regroupement par l'ennui relativise la prétendue forte identité du quartier. Le quartier est certes solidaire à l'occasion d'une agression venant de l'extérieur, mais celle-ci semble être aussi sporadique ou utilitaire que les «bandes de jeunes».
A force d'habiter un quartier stigmatisé, certains jeunes inversent l'idéal. Ils cherchent à être plus «moches» que les autres et à le prouver par des actes d'intimidation et de violences entre eux. Cette manière de se disputer la suprématie entre adolescents et post adolescents indique bien qu'ils ne croient plus en la possibilité de briller dans une hiérarchie d'excellence et entendent désormais surpasser l'autre en devenant plus horribles ou, à tout le moins, en se faisant percevoir comme plus redoutables, plus violents, plus détestables. C'est la loi du plus fort qui devient la règle ; il faut montrer «qu'on en a». On est dans le registre de l'inversion des valeurs, de la prééminence des contre-valeurs que choisissent à bon escient certains jeunes, cette fois pour briller au moins dans un domaine, pour être moins nuls, moins inférieurs, pour faire ressortir leur quartier de cette médiocrité dans laquelle il est confiné.
 
- Les jeunes filles : Les jeunes femmes ne projettent pas leurs problèmes d'emploi sur l'extérieur ou sur un responsable extérieur, mais elles parlent de leurs propres défauts (manque d'expérience, âge inadapté pour un poste) ou d'une situation (manque de travail dans la société française).
Par ailleurs, les jeunes filles sont plus fiables que les garçons : plus sérieuses dans leurs études, elles y voient un moyen essentiel pour s'émanciper. Elles ne sont pas concernées par les attitudes masculines liées à la virilité, à la force. Les jeunes gens «sortent», alors que les femmes veulent «s'en sortir». Elles perçoivent leur quartier par rapport à l'habitat et à l'intérieur de vie. D'après elles, le quartier est agréable à vivre : la qualité de vie se reflète dans la cohabitation des habitants de différentes cultures et origines.
 
En conclusion, on peut se poser la question de savoir pourquoi de très jeunes hommes se vivant exclus de la société d'abondance adhéreraient-ils aux normes de ceux qui les rejettent ? La problématique de l'honneur est d'autant plus forte dans les quartiers que d'autres occasions de mise en valeur de l'individu et du groupe font défaut. Les qualités physiques, la force, l'apparence sont reconnues par le groupe qui voit dans la confrontation physique une source de gratification. En Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, les minorités ont su s'organiser, imposer leurs différences et arracher au système de décision majoritaire des dispositifs et des protections spécifiques contre le racisme et la xénophobie. En France, le chantier est immense. Pour la génération issue de l'immigration et de nationalité française, il faudra jouer sur une pluralité de registres, développer l'ensemble des répertoires sans recourir seulement à une forme de pouvoir intimidant. Elle aura à se saisir des atouts du modèle d'intégration républicain qui ouvre le devenir identitaire à tout le champ des possibles, tout en demandant justice pour compenser sa moindre capacité à réussir en raison des discriminations au faciès, à la culture, au lieu résidentiel.
 
A la différence de l'«exit» par la défonce ou le suicide, l'action, la «voix», le pouvoir d'intimidation de certains insurgés font partie du répertoire dont ils disposent tactiquement pour se battre et faire entendre leurs revendications. Cette violence continuera à se payer à coups d'affrontements de bandes, des guerres de territoires, de tests de virilité. Car elle a une origine : des sujets niés, disqualifiés, souffrants deviennent des acteurs violents lorsqu'ils ont été cachés et négligés des drames et des malheurs antérieurs, sans que ni l'entourage ni la société se soient interrogés sur leur sens. Les actes collectifs de violence éminemment visibles ont presque toujours une source refoulée et muette qui se retourne un jour contre la société qui l'a ignorée.
 
Il appartient à la société, et en particulier au politique de faire face à ces cris d'alarme et de penser autre chose que des systèmes provisoires visant à contenir uniquement la violence. L'insécurité ne vient pas de là où on la place, dans les banlieues. Elle vient de l'Etat, de la société, du système, qui ne veulent pas et ne peuvent plus prendre leurs responsabilités.
 
Un exemple d’identité collective et de groupe d’appartenance au travers du football et du groupe de supporters.
 
Les compétitions sportives en général, et le football en particulier offrent un terrain privilégié à la célébration des appartenances et à l’exaspération des antagonismes collectifs. Le football est devenu en un peu plus d’un siècle un des rares référents communs d’une culture mondiale masculine. Des championnats régionaux et corporatifs à la coupe du monde, chaque confrontation fournit un support à la symbolisation d’une des facettes (locale, professionnelle, régionale, nationale,…) de leur identité. Le sentiment d’appartenance se construit ici dans un rapport d’opposition plus ou moins virulent avec l’autre. Aussi toute rencontre entre villes, communautés, régions, nations rivales, prend-elle la tournure d’une guerre ritualisée où ne manquent ni les appels à la mobilisation communautaire, ni l’insistance emphatique sur les différends hérités de l’histoire, ni les emblèmes belliqueux (les étendards et la panoplie des supporters). Le florilège de ces confrontations vives est particulièrement dense à l’échelle de l’Europe : tantôt s’y exacerbent des clivages religieux (on pense aux derbies opposant, en Grande-Bretagne, clubs catholiques et protestants d’une même localité : le Celtic contre les Rangers à Glasgow ; les bleus d’Everton contre les Rouges de Liverpool) ; tantôt s’y expriment des aspirations « nationalitaires » (par exemple, en Espagne, le FC Barcelone symbolise la revendication autochtone des Catalans face aux clubs castillans) ; tantôt s’y cristallise le sentiment d’être victime d’une histoire mal écrite (ainsi, les matchs opposant des métropoles méridionales déprimées, Marseille, Naples, à leurs rivales du nord apparaissent-ils comme des occasions de revanche). Mais constater que ces compétitions sportives consacrent et exaspèrent des allégeances territoriales, et en particulier des croyances raciales et nationalistes, c’est dire à la fois trop et pas assez.
 
Pas assez, car le football n’est pas seulement une « machine » à classer les appartenances. Exécuté ici et là à partir d’une même partition de base mais selon des modalités diverses, il « dit » aussi les singularités locales et joue à ce titre un rôle « performatif » dans l’affirmation des identités. L’adhésion à un club n’est, en effet, pas perçue et conçue par les partisans comme un signe arbitraire d’une commune appartenance mais comme le symbole motivé d’un mode spécifique d’existence collective qu’incarnent le style de jeu et la composition de l’équipe. Le style local ou national que l’on revendique ne correspond pas toujours, loin s’en faut, à la pratique réelle des joueurs mais plutôt à l’image stéréotypée, enracinée dans la durée qu’une collectivité se donne d’elle-même et qu’elle souhaite donner aux autres. Non pas tant à la façon dont les hommes jouent et vivent, mais à la manière dont ils se plaisent à raconter le jeu de leur équipe et de leur existence. Ainsi le jeu à la brésilienne, valorisant l’esquive, s’offre, selon le sociologue Da Matta, comme l’illustration de la règle d’or d’un univers social où il faut avant tout savoir s’en sortir avec dissimulation et élégance. Le style de la Squadra azzura apparaît comme la métaphore expressive de l’italian way of life, alliance de la générosité dans l’effort des braccianti del catenaccio (les hommes de peine du verrou défensif) et du génie créatif des artisti del contropiede (les artistes de la contre-attaque), etc. On retrouve la même intensité de contrastes à l’échelle nationale : alors que la vaillance laborieuse constitue la dominante stylistique de l’équipe stéphanoise de la grande époque (celle des succès des années 70), le goût pour le panache, l’efficacité spectaculaire, la virtuosité caractérise la « manière » de l’Olympique de Marseille, illustrée par la devise du club : « Droit au but ». En Italie, les oppositions entre les styles de la Juventus de Turin (une émanation de la Fiat) et l’équipe de Naples sont particulièrement nettes. Le Juventus style est conforme à la devise du club, symbolisée par les trois S (Semplicità, Serietà, Sobrietà : « Simplicité, Sérieux, Sobriété ») ; il est fait de rigueur toute industrielle, de discipline et de bieséance, des valeurs dont le respect peut entraîner des connivences inattendues. Togliatti, l’ancien secrétaire général du Parti communiste italien, était juventino et assistait parfois aux matchs à côté d’Agnielli, président de la Fiat et du club (on retrouve la relation entre Milan et son président Silvio Berlusconi). A l’inverse, le style que l’on prise à Naples est modelé par le sens du spectacle et de la culture scénique, par le fantasque et par le goût pour le numéro ludique… Chaque grande équipe fabrique ainsi du singulier à partir du général. Pour le jeune supporter, découvrir progressivement les propriétés du style local est une manière d’éducation sentimentale aux valeurs qui façonnent sa ville ou sa région. La composition de l’équipe offre une autre métaphore expressive de cette identité collective. Ce qui est paradoxale. De clubs fortunés, on attend qu’ils recrutent les meilleurs sur des critères exclusivement sportifs. Or, sous des choix qui semblent dictés par la seule recherche de l’efficacité, se profilent des conceptions plus profondes de l’identité. Bornons nous ici à citer quelques chiffres symptomatiques de ces choix paradoxaux. De 1945 à 1974, l’équipe de Reims, qui a dominé le football français des années 50 et symbolisait la France profonde, comptait en moyenne 7 % d’étrangers dans ses effectifs ; Saint-Etienne, le club phare des années 70, 12,3 % ; l’Olympique de Marseille, pendant la même période, 18 %. Ne faut-il pas voir, dans ce dernier pourcentage, la trace d’une histoire façonnée par de puissants mouvements migratoires, l’image du cosmopolitisme caractéristique de la cité ? L’équipe apparaît souvent ainsi comme le reflet de la population dont elle est le porte-étendard. Par exemple, la Juventus de Turin compte régulièrement dans ses rangs de grandes vedettes internationales – à l’image du rayonnement universel de la Fiat qui la soutient et la modèle – et des joueurs originaires du Mezziogiorno – comme le sont de nombreux ouvriers de l’entreprise. Bref, l’équipe symbolise, à travers son style et sa composition, l’affirmation motivée et enthousiaste d’une comune appartenance (on pourrait aussi faire référence ici à « l’équipe sportive» Peugeot-Mulhouse dans diverses disciplines et son centre de formation, etc.)
 
Derrière le consensus qui unit les spectateurs autour des mêmes couleurs se profilent cependant des oppositions entre groupes conscients de leur singularité. Ainsi, les clubs de supporters soutenant une même équipe ne constituent nullement une collectivité harmonieuse et soudée, mais reflètent chacun d’un univers social particulier et se livrent une farouche concurrence pour imposer leur hégémonie dans le stade. Chaque secteur des gradins forme, en fait, une sorte de territoire où s’ancre une identité particulière qui s’exprime, plutôt qu’elle ne se dissout, dans l’effervescence collective. Ainsi, les virages des gradins, jadis appelés populaires mais que l’on devrait aujourd’hui rebaptiser juvéniles, car s’y agrègent les 15-25 ans, sont le théâtre de rivalités entre groupes d’origines locale, sociale, voire idéologique bien tranchées. Cette hétérogénéité du public et de ses processus identificatoires aux quatre coins du stade s’affirme encore quand on analyse les préférences pour tel ou tel joueur. Les goûts se modulent en fonction de l’appartenance sociale, du style de vie et du comportement des différentes catégories de spectateurs. En 1987, les deux vedettes préférées des Marseillais étaient le goal camerounais Joseph-Antoine Bell, réputé pour ses « sorties » spectaculaires, et Alain Giresse prisé pour ses qualités d’organisateur talentueux. Leur cote de popularité dans le stade était, pour ainsi dire, inverse. Les supporters de Bell étaient surtout des jeunes, issus des quartiers défavorisés du nord de la cité, parmi lesquels on comptait une bonne proportion de fils d’immigrés ; les supporters de Giresse, ce petit patron sur le terrain, avaient un profil opposé : ils étaient en majorité, âgés de plus de quarante ans, appartenaient aux classes moyennes ou supérieures, résidaient plutôt dans les quartiers sud… Ainsi les vedettes apparaissent comme des figures emblématiques des identités sociales, ces représentations étant rendues possibles par la diversité des qualités (force, finesse, abnégation, prise de risque, discipline, solidarité, etc.) que met en scène ce sport collectif (on peut ici aussi faire un parallèle, certes plus nuancé, avec un Barthès ou un Zidane que la victoire en coupe du monde de 1998 a quasiment « déifié »…)
On peut retenir deux leçons de ces remarques. D’une part, l’intensité des passions locales que suscitent les matchs de football et dont témoigne, entre autre, la ferveur juvénile, souligne un des paradoxes majeurs de notre temps : c’est au moment où les identités des collectivités et des région s’étiolent qu’elles s’affichent et se proclament avec le plus de virulence dans les stades. Au fond, jamais un Napolitain n’a été plus proche par ses pratiques d’un Turinois, et rarement sans doute se sont-ils sentis aussi différents. Pas plus ici qu’ailleurs, les sentiments d’appartenance ne sont de simples calques de spécificités culturelles. D’autre part, de tels processus identitaires – qui mettent en jeu l’individu avec son trajet singulier, des groupes et des réseaux sociaux qui forment une foule structurée, la conscience d’une appartenance et d’une « mentalité » collectives, celle d’une ville, d’une entreprise,… - nécessitent une analyse à échelles multiples, faute de quoi l’arbre (la foule unanime) risque de cacher la forêt (la variété des processus identificatoires).
 
La clef des identités, multiples et enchevêtrées est-elle cependant suffisante pour rendre compte de l’intérêt des spectateurs pour un match de football ? Faire de l’exaltation des appartenances l’unique moteur de ces passions c’est- nous l’avons dit – trop dire. D’une part – et plus souvent en Italie qu’en France – on ne soutient pas nécessairement le club de sa ville, de l’entreprise où l’on travaille, etc. L’affinité partisane peut faire l’objet d’un choix indépendant de l’insertion locale ou professionnelle (on s’identifiera à telle équipe pour son style, son prestige, pour des raisons idéologiques, par tradition familiale…). D’autre part et surtout, prendre parti pour une équipe, c’est sans doute affirmer bruyamment une identité mais aussi se donner les moyens de faire fonctionner à plein l’émotion que l’on recherche. Quoi de plus insipide en effet, qu’une rencontre sans « enjeu », où l’on ne se sent pas soi-même acteur, où l’on ne passe pas du « ils » au « nous » ! On admirera peut-être la qualité technique du jeu, mais l’on n’éprouvera pas le piment dramatique d’un spectacle qui ne devient véritablement intéressant que si l’on est, peu ou prou, partisan. Une telle constatation invite à relativiser – mais non à gommer – la portée sémantique des slogans « identitaires » qui résonnent dans les stades. Quand les supporters milanais traitent les Napolitains d’ »Africains », l’insulte n’est pas anodine et traduit ici la crispation des relations entre le Nord et le Sud dont témoignent les succès électoraux des ligues septentrionales. Mais on ne prendra pas entièrement le mot au pied de la lettre en se rappelant que ces mêmes Milanais soutinrent avec enthousiasme, lors du Mondiale 1990, l’équipe du Cameroun contre celle d’Argentine qui comptait dans ses rangs un joueur… napolitain (Maradona). Certes le registre de ces imprécations est lourd de sens et témoigne des peurs et des haines « identitaires » qui travaillent le corps social et trouvent dans les stades un des rares espaces où l’expression des valeurs proscrites est tolérée, en un écho amplifié. Devant l’ampleur de ce phénomène et notamment devant la montée de plus en plus virulente des groupes de supporters à tendance fascistes ou néo-nazis, le gouvernement français a décidé de resserrer les contrôles dans les stades pour éviter tous débordements. Cela suffira-t-il à enrayer un des rares phénomènes « libératoire » ? On peut en douter.
 
Cela démontre aussi la logique de la partisanerie, qui consiste à faire usage de tout stigmate disponible pour disqualifier l’adversaire, quitte à inverser le sens de la stigmatisation pour les besoins de la disqualification. Enfin, ; à se focaliser exclusivement sur les identités – fussent-elles construites, négociées, mouvantes, comme le rappellent avec insistance les sciences sociales depuis une vingtaine d’années – on risque de passer à côté des propriétés structurelles du jeu qui sont sans doute au principe de son immense popularité. Si le match de football fascine, ce n’est pas seulement en raison de sa singulière capacité mobilisatrice et démonstrative des appartenances, c’est aussi parce qu’il condense, à la façon d’un drame caricatural, une vision cohérente du monde contemporain. Comme les autres sports, le football exalte le mérite des vedettes, la performance, la compétition entre égaux ; par là même, il affiche avec éclat que dans nos sociétés, idéalement au moins, n’importe qui peut devenir quelqu’un, que les statuts ne s’acquièrent pas à la naissance mais se conquièrent au fil de l’existence. Il valorise le travail d’équipe, la solidarité, la division des tâches entre joueurs, la planification collective, à l’image du monde industriel dont il est historiquement le produit. Mais il souligne également le rôle, pour parvenir au succès, de la chance, de la tricherie, d’une justice – celle de l’arbitre – plus ou moins discutable. Le match symbolise ainsi des ressorts contradictoires de la réussite individuelle et collective dans le monde contemporain. Jetant un pont entre le singulier et l’universel, ce « jeu profond » incarne aussi bien les valeurs générales qui façonnent notre époque que les identités – réelles et imaginaires – des collectivités qui s’affrontent.
 
Pour plus d’informations, voir à ce sujet : BROMBERGER Christian, Le Match de football. Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 1995, en collaboration avec Alain Hayot et Jean-Marc Mariottini.
 
 
Le conflit
 
Après l’étude des groupes, il est important de revenir à un cadre théorique qui permette de rattacher ces groupes par une thématique commune que nous avons choisi de traiter, à savoir le conflit. Nous ne pouvons pas, dans le cadre de cette intervention, aborder tous les auteurs qui ont traités du conflit. Nous nous contenterons d'aborder ce thème par l'éclairage particulier que lui donne Georg SIMMEL, comme facteur d'équilibre social. SIMMEL ne parle pas de la perturbation et éventuellement des saccages qu'il opère dans la société. En fait, il positive le conflit dans la mesure où celui-ci ...«est déjà la résolution des tensions entre les contraires». De par sa nature le conflit suscite ou modifie des communautés d'intérêt, des regroupements en unités, des organisations. Il est donc un élément essentiel de socialisation. alors que dans les faits, ce sont les causes du conflit qui sont véritablement l'élément de dissociation, comme la haine et l'envie, la misère et la convoitise. Une fois que le conflit a éclaté pour l'une de ces raisons, il est en fait un mouvement de protection contre le dualisme qui sépare, et une voie qui mènera à une sorte d'unité, quelle qu'elle soit, même si elle passe par la destruction de l'une des parties - un peu comme les symptômes les plus violents de la maladie, qui bien souvent représentent justement l'effort de l'organisme pour se délivrer de ces troubles et de ces maux. Le lien avec la maladie est significatif : le conflit serait le traitement idéal pour délivrer la société de ses maux. La conception simmélienne du conflit est dégagée à partir de la classification des facteurs de dissociation, de la typologie des conflits et du répertoire de leurs différents modes de résolution. Simmel met également en évidence la liaison opérée entre les rapports conflictuels entretenus au sein de groupes restreints (la famille, par exemple) et ceux qui existent au niveau des Etats nationaux.  Le Conflit manifeste ainsi une représentation de l’individu, du groupe et de l’histoire. L’analyse simmélienne du conflit doit d’abord être rattachée à une conception globale de la société, conception fondée sur la dualité et l’unité de la relation sociale, l’antagonisme et le monisme des rapports humains qui fait du « processus de vie » un mélange de mouvements convergents et divergents. Au politique, au journaliste, au gestionnaire, une grève massivement suivie peut paraître menaçante pour le système en place ; envisagée sur un autre plan ou, pour reprendre l’expression de Simmel, d’un peu plus haut, elle se laisse interpréter comme une forte demande d’assimilation confortant par là même l’ordre établi. En mettant en évidence la fonction socialisante du conflit, Simmel ne montre pas seulement que l’objectif poursuivi par les protagonistes est le dépassement d’une dissociation, d’où l’affrontement résulte, et le retour à l’unité, fut-ce au prix de destructions : il conduit à une réévaluation de ce qui est communément tenu pour positif et pour négatif dans le fonctionnement social. Plus précisément, il dégage ce que le premier terme peut contenir de négativité, et le second de positivité. Ainsi l’irénisme ambiant, dont on connaît bien toutes les séductions exercées sur l’opinion publique, peut se transformer en « angélisme exterminateur » ; contrairement à la paix qui signifie coexistence dans l’indifférence, la guerre, qui est reconnaissance et accentuation des différences, fait aussi exister les groupes les uns pour les autres. En raison de la réduction des tensions et de la réconciliation des contraires qu’il opère, l’affrontement est donc un moment positif de la vie collective. Moment de vérité aussi, car à la faveur des guerres et des révolutions, qui momentanément le déchirent, le corps social laisse voir, avec le sang qui s’en écoule, le sens des procédures qui en ont ordinairement raison. Finalement, ce qui concourt à la « réunion » des individus se combine avec des facteurs de « désunion » qui « ne sont nullement de simples passifs sociologiques ». Si bien que « la société, telle qu’elle est, est le résultat des deux catégories d’actions réciproques qui dans cette mesure se présentent toutes deux comme entièrement positives ».
Au registre lexical s’inscrit la série des termes antinomiques dans lesquels le rapport conflictuel est formalisé : association/compétition, coopération/concurrence, harmonie/dissonance, attraction/répulsion, solidarité/opposition, sympathie/Antipathie, amitié/discorde. Non pas disjoints, mais unis, ces termes manifestent une relation représentative de toutes celles observables en société, et qui sont faites de distance et de proximité. Le conflit est ainsi conçu comme interaction entre agents de désagrégation et d’agrégation, de forces divergentes et convergentes, de facteurs de division et de cohésion, ensemble enveloppés dans le même « processus de vie ». Comme tel, il est inhérent à l’existence individuelle et à l’existence collective. Quelle que soit la partie du texte de Simmel à laquelle on s’applique, toujours la coexistence du principe de combat et de celui de l’union est affirmé, et toujours le conflit apparaît comme forme de synthèse sociale. « Toute l’organisation intérieure du commerce humain, écrit Simmel, repose sur une gradation variée de sympathies, d’indifférences et d’aversions les plus passagères comme les plus durables ». La part de l’indifférence étant relativement restreinte, il montre comment, au sein des grandes villes, « ce qui apparaît immédiatement comme une désocialisation » - l’antipathie créatrice de distance -, « n’est en vérité que l’une des formes élémentaires de socialisation » propre au mode de vie urbain. Au-delà des ravages que la concurrence et la compétition peuvent produire, Simmel « repère l’immense effet de socialisation » qu’elles engendrent. La concurrence oblige le concurrent qui voit qu’il a un rival à aller au-devant et à se rapprocher de celui qu’on cherche à séduire, à se lier à lui, à étudier ses forces et ses faiblesses et à s’y adapter. De telle sorte que la « concurrence moderne, que l’on définit comme le combat de tous contre tous, est en même temps le combat de tous pour tous ». Ce qui devient ainsi « une lute pour plaire » ne se déroule pas au seul plan économique ou dans des cadres macro-sociaux : « La vie de famille comme la vie amoureuse, la conversation mondaine comme les débats pour convaincre, l’amitié comme les satisfactions de vanité nous montrent dans d’innombrables combinaisons la concurrence de deux personnes pour une troisième ».
La dimension proprement sociologique du conflit n’est pas perdue de vue avec la mise au jour de ce qui entre de séduction, de persuasion ou de menace – c’est-à-dire de moyens qui ressortent tous au « contact psychique » - dans le phénomène complexe qu’est la concurrence. Elle est fortement marquée dans l’élaboration du rapport existant entre la structure de chaque cercle social et la quantité admissible de conflits entre les éléments : avec le sens assigné au Code pénal qui garantit un comportement pacifique minimal, avec la prise en considération du degré d’organisation des groupements et l’observation que « des collectivités très bien organisées peuvent supporter plus de ruptures et de frictions internes que des conglomérats plus mécaniques, sans cohésion interne », avec surtout l’identification des deux procédures applicables en cas de conflit – « isolation des parties » ou « solidarité organique » -, et leur combinaison selon la taille du groupement et le type de litige. Le milieu familial et la communauté religieuse sont enfin traités comme des groupes dont la concurrence est exclue en raison et des intérêts qui les constituent, et des fins particulières qu’ils poursuivent.
La contribution de Simmel à l’étude du conflit ne se borne pas à montrer la fonction socialisante d’épisodes ou des pratiques ordinairement placées sous le signe de la désunion. Le conflit et l’ordre, la rupture et l’intégration sont des processus à l’œuvre dans tout système social. Au-delà de la reconnaissance du conflit comme forme de socialisation, mode de régulation et instrument d’intégration, se dessine la représentation de ce qui le rend inéluctable. Sans doute enregistre-t-on le vœux d’une paix perpétuelle, l’exaltation de la concorde prêchée par nombre d’instances civiles et religieuses, une permanente exhortation à l’altruisme que la morale enseigne ; mais l’écho de ces appels faiblit devant le manque auquel s’ordonne la logique du ressentiment. La haine sociale qu’évoque Simmel est à reporter à l’affinité collectivement éprouvée dans la frustration. Cette haine est dérivée vers des cibles désignées ou simplement polarisées par des figures de hantise. Elle peut être dirigée contre tel membre ou fraction du groupe donnés à voir comme menaçant. Simmel , à cet égard, a parfaitement mis en lumière le rôle de l’ennemi dans le fonctionnement social, et le risque qu’entraînerait son élimination. C’est ainsi qu’à ses yeux « la victoire totale d’un groupe sur ses ennemis n’est pas toujours heureuse au sens sociologique du terme ; car cela diminue son énergie qui garantit sa cohésion, et les forces de dissolution, toujours à l’œuvre, gagnent du terrain.
 
(Extraits de J.L. VIEILLARD-BARON, Georg Simmel, Philosophe de la modernité, éd. Payot, Paris, 2004, pp. 245-248.)
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Publié dans Sociologie

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